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La valse des pantins

propos recueillis par Thibaut Allemand, photos © DR
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Vous souvenez-vous de cette séquence du Petit Journal, durant la dernière campagne présidentielle ? L’équipe de Yann Barthès s’était vu refuser l’entrée à une réunion que Jean-Luc Mélenchon tenait avec des chômeurs, à Metz. Scandale ! Mais entre nous , on se doutait bien que Barthès chercherait la petite phrase, se moquerait du candidat ou des gens présents … Le porte-manteau de The Kooples de Canal + se drapa dans sa dignité, invoqua la liberté de la presse et tutti quanti. Ce qui irrita un poil Luc Chatel – aucun lien avec l’ex-chef de produit de L’Oréal… et ministre, aussi . Ce journaliste , fatigué des « faux impertinents » du petit écran, signe un pamphlet original , une galerie de portraits brossés au gant de crin. Et si Barthès est la première cible, il n’est pas la seule victime !

Tout d’abord, qu’est-ce que l’impertinence, selon vous ?
Elle est indissociable de la provocation, de l’humour et du débat d’idées. Elle doit bousculer certaines idées reçues et ébranler nos certitudes dans tous les registres de la vie quotidienne. Cela concerne la politique, mais aussi la surconsommation, la course à la croissance absolue, cette frénésie des nouvelles technologies…

Vous reprochez à ces faux-impertinents de relayer le discours dominant
Exactement. Éric Zemmour se fait passer pour un marginal, mais il est omniprésent, et souhaite simplement une alliance entre le FN et l’UMP. En quoi cela remet-il en cause quoi que ce soit ? Marine Le Pen est à la une de tous les grands journaux, l’UMP évoque le racisme anti-blanc… À l’inverse, prenons la décroissance. Ce ne sont pas juste trois écolos en vélo : c’est une vraie théorie, défendue par des économistes et des philosophes. Or, cette pensée est totalement absente de l’espace du débat ou ridiculisée. C’est ce qui parcourt mon livre : ces impertinents ne font que relayer les idées des principaux partis. Ils manifestent un mépris, voire une haine des petits partis et des pensées minoritaires. En cela, ils ne sont pas du tout impertinents.

Mais s’en prendre à Eric Zemmour, c’est un peu attendu, non ?
C’est vrai, mais j’ai choisi des thèmes moins convenus. Une des impostures de Zemmour, c’est de passer pour un intellectuel. Mon entourage me disait « Quand même, c’est un écrivain ». Mais vous avez lu ses romans ?! Moi, je les ai lus, et un livre comme Petit Frère, c’est du sous-San Antonio, il y a des scènes de sexe ridicules, on dirait un adolescent en pleine puberté qui parle de « bites » et de « nichons » – ce sont ses termes ! Ailleurs, ce sont des scènes sur le racisme, mais traitées n’importe comment. C’est extrêmement mauvais.

D’autres portraits sont plus étonnants, comme celui de Michel Denisot, qui semble tout sauf impertinent.
Son émission est consensuelle, promotionnelle et hyperconsumériste. Denisot est totalement lisse, mais il incarne Canal+, en ceci qu’il demeure la dernière des figures fondatrices,après les départs de Pierre Lescure
ou Alain De Greef. Or, c’était important d’évoquer Canal+ en tant que chaîne, car elle a toujours prétendu être celle de l’insolence.

Elle l’a été, non ?
Oui, du temps de De Caunes, Les Nuls ou Édouard Baer. Mais le fondement de la chaîne, c’est tout de même le porno et le football ! On a vu plus impertinent. Un bon exemple est celui des Guignols, qui furent incisifs et inventifs, autrefois. Mais j’ai trouvé insupportable la manière dont ils s’en sont pris à Richard Virenque pour cette histoire de dopage. Alors oui, il ne s’exprime pas très bien, c’est un cycliste qui vient d’un milieu populaire, c’est plutôt facile de se moquer de lui. Mais surtout, on attaquait le vélo alors que cette chaîne s’est enrichie sur le football, un sport qui n’est pas plus propre que le cyclisme, sauf qu’il y a vingt fois moins de contrôles. C’est également un des critères de l’impertinence : se moquer, certes, mais pratiquer l’autodérision et accepter la critique.

À propos, quels furent les réactions des heureux élus de vos portraits ?
Michel Denisot, pas content, a appelé mon éditeur, pour lui rappeler qu’il invitait souvent des auteurs de la maison au Grand Journal. Il n’en a pas dit plus, mais ça voulaittout dire. Quant à Eric Naulleau, il a lui aussi téléphoné à mon éditeur, d’autant que nous avons le même. Il est furieux et trouve le livre nul. Il a demandé que je n’écrive plus jamais sur lui ! Ce type se fait fort de descendre les auteurs en vue mais ne supporte pas la moindre critique.

Le public prend-il vraiment ces impertinents au sérieux ?
Non, je pense que personne n’est dupe. Un téléspectateur qui a du mal à joindre les deux bouts ne peut croire ces gens qui jouent les marginaux tout en étant grassement payés et en occupant tout l’espace médiatique. De plus, dans le traitement de l’information, peu de place est vraiment laissée au quotidien des Français.

Où se trouve l’impertinence, désormais ?
On en trouve sur le Web, au théâtre, mais je constate qu’elle a disparu des émissions grand public à la télé et à la radio. Ce Soir Ou Jamais, de Frédéric Taddeï l’a été. Ce dernier avait posé deux conditions : ni invités en promotion, ni chroniqueurs, « la plaie de la télévision », selon lui. Or, ce programme a perdu de sa force, car les invités originaux ne sont pas faciles à trouver. Evidemment, c’est une émission très intéressante, mais elle n’a pas le même impact que Le Grand Journal ou On N’est Pas Couché.

propos recueillis par Thibaut Allemand, photos © DR

En pleine lucarne

Livres
Sur La Télévision, de Pierre Bourdieu (Liber-Raison d’agir, 1996)
Les Nouveaux Chiens De Garde, de Serge Halimi (Liber-Raison d’agir, 1997, 2005)
Médias, la faillite d’un contre-pouvoir, de Luc Chatel et Philippe Merland (Éd. Fayard, 2009)

Films
Pas Vu Pas Pris, de Pierre Carles (CP Productions, 2006)
Les Nouveaux Chiens De Garde, de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat ( 2011)

En ligne
Action-Critique-Media www.acrimed.org

 

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À lire / Les tartuffes du petit
écran : De Thierry Ardisson à

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Eric Zemmour, le bal des faux
impertinents (2012, Jean-
Claude Gawsewitch Éditeur,
224p., 17,90€)

À visiter / www.medias-etcontrepouvoir.com

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